mercredi 12 août 2015

Le Jardin des Poètes de Jeanne Marie.... 21 août 2015 Izumi-shikibu, poétesse japonaise X XIe siècle


Le Jardin des Poètes... une promenade poétique et musicale sur ARfm - Fréquence Paris Plurielle 106.3MHz . Chaque troisième vendredi du mois à l'heure du goûter,  Jeanne Marie vous invite à pousser la porte du jardin. Découvrir ou retrouver des poètes d'hier et d'aujourd'hui... Honneur à Charles Trenet qui offre le générique à l'émission.

En ces jours d’été, Le Jardin des Poètes s’ouvre sur le dépaysement  de l’Extrême-Orient dans le lointain Japon, le Japon où fut publié le premier recueil poétique dans la période de Nara, vers l’an 760 ; deux siècles plus tard, à la période de Nara, naissait Izumi-shikibu, poétesse et dame de la Cour.La vie de la poétesse japonaise Izumi-shikibu fut scandaleuse. La rumeur lui prêta beaucoup d’amants. Elle en eût, certes, moins qu’on le prétend, et surtout deux frères, tous deux Princes.  Il semblerait qu’elle ait fini ses jours retirée dans un monastère. Au-delà des soupirs d’alcôves, la postérité a conservé son talent. En tant que femme, je suis sensible à son indépendance, à sa liberté insolente, mais surtout à la beauté de son écriture qui évoque avec pudeur et passion à la fois les mouvements intimes du cœur aux saisons de sa vie.
Et déjà dans sa jeunesse, dans l’enchantement de sa poésie amoureuse et lyrique, résonne une voix grave et profonde qui annonce son ultime voyage sur les chemins de la sagesse.  Comment croire que l’auteur de ces mots puisse être volage et superficiel ?


Toutes les soirées
Je voudrais les transformer
Sans qu’il existât au monde
Ce que ténèbres l’on nomme

Les fleurs tant qu’elles sont
Je voudrais qu’elles devinssent
Fleurs de cerisier
Sans qu’il existât au monde
Ce que défleurir on nomme

A tous les humains
Je voudrais pouvoir porter
Sentiments pareils
Sans qu’il existât au monde
Aimer ou ne point aimer
Les renseignements biographiques concernant Izumi-shikibu sont rares et il faut y mettre des réserves. Avant de  la situer dans le temps de sa vie, voici quelques traits d’histoire puisqu’elle a vécu à la période dite de Heian aux Xe & XIe siècles. La ville de Heian (qui s’appellera plus tard Kyôto) est la capitale du Japon depuis 784 avec l’installation de la Cour Impériale des Fujiwara. Là  culminent les styles artistiques inaugurés à la Cour de Nara sous les Empereurs Shiômu  et Kuamu-Tenô. Vers l’an 760, plus de deux siècles avant la naissance d’Izumi-shikibu, est publiée à Nara la première compilation poétique appelée Manyoshu ou Collection des Dix Mille Règnes grâce au poète Otomo no Yakamochi.
Ces poèmes sont des chants, chants guerriers, chants d’amour  généralement écrits en chinois. En effet, l’écriture est née tardivement au Japon et a commencé à s’affirmer à partir du VIIIe siècle ; pendant longtemps,  la transmission des chants et des poèmes est orale
A la période de Nara va succéder celle de Heian, puis celle d’Engi, considérée comme l’âge d’or de la littérature et de la poésie japonaise qui va durer jusqu’au XVe siècle.
A Heian, aujourd’hui Kyoto donc, où toute la classe cultivée se concentre, la créativité poétique est flamboyante : les thèmes restent les mêmes, sentiments, passion amoureuse, amour de la nature, mais le ton épique et guerrier s’estompe. La poésie devient délicatesse, élégance, à l’image de la vie à la Cour Impériale où va grandir Izumi-Shikibu.  Les saisons et la nature décrivent les sentiments et donnent aux poèmes cette tonalité si particulière ; les fleurs, symboles de la fragilité de la vie humaine, de l’impermanence des choses, les arbres, les oiseaux… la lune, la montagne, le fleuve, le vent, inlassablement reviennent tous les éléments de la nature. Les fleurs de pruniers répandent un parfum qui pénètre dans les manches de l’amant qui les frôle en traversant le jardin au point du jour… Et des torrents de larmes viennent mouiller les manches des amants qui recèlent tant de secrets !
Voici quelques poèmes sur le thème du Printemps, de l’Eté….

Champs de Kasuga
De neige encore recouverts
M’étaient apparus
mais voici  que déjà percent
ça et là les jeunes herbes

Si prunier voulait
Au printemps ne refleurir
Qu’en mon seul jardin…
Celui qui s’en est allé
Peut-être viendrait le voir ?

Si le vent du moins
Ne venait les balayer
Cerisiers du jardin
Dussent-ils perdre leurs fleurs
Tout le printemps les verrais

Par les nuits d’été…
Avant même que des torches
Les feux n’aient trouvé
Le reflet des yeux du daim…
Déjà le jour s’est levé

Née au Japon vers 978-979, sous la dynastie des Fujiwara, Izumi-shikibu appartient à la noblesse moyenne de Cour, ses parents étant d’ascendance impériale lointaine. Sa mère est dame d’honneur de l’Impératrice douairière Sôshi, et son père, directeur du Département des Rites de Shikibu-shô et gouverneur de la province d’Echizen. Lorsque son père est nommé majordome de l’impératrice douairière, la fillette grandit dans l’immense palais impérial et c’est là qu’elle rencontre  les deux jeunes princes qui deviendront plus tard ses amants. 
Par la volonté de son père et du puissant ministre Michinaga, son union est arrangée avec un serviteur de l’Impératrice, Tachibana no Michisada. Quelle âge a-t-elle ? on l’ignore. Au Japon, on ne parle pas de mariage mais d’union. On sait que vers 999 Michisada est nommé gouverneur d’Izumi, une province très convoitée qui fait partie aujourd’hui du département d’Osaka. Il part en emmenant sa jeune épouse qui vient d’avoir vingt ans. A Izumi, elle  compose beaucoup de poèmes, peut-être le surnom d’Izumi-shikibu vient-il de là, puisqu’il était en usage au Japon d’en attribuer aux dames d’honneur de la Cour et des maisons princières. La naissance de son premier enfant, une fille nommée Koshikibu, se situe à cette époque.
Combien de temps s’écoule entre cette naissance et la rupture d’Izumi avec son époux ? Un an ou deux ? Impossible de le dire avec exactitude, mais  lorsque Michisada est nommé gouverneur de la lointaine province de Mutsu, au nord du Japon, Izumi refuse de le suivre. En effet, depuis quelque temps, elle entretient une liaison avec le prince Tamétaka, célèbre pour sa beauté et son goût pour les femmes. Cette liaison dure jusqu’à la disparition du prince, probablement mort au cours d’une épidémie en 1002. Le prince Tamétaka est alors dans sa vingt-sixième année, Izumi a trois ou quatre ans de moins que lui. Passent les semaines, les mois. Le prince Atsumichi, frère cadet du défunt, cherche à rencontrer  Izumi-shikibu.

Sentimental, rêveur, le prince Atsumichi aime écrire. Peut-être la poésie fait-elle diversion à la peine et les console tous les deux de la disparition du prince Tamétaka ? Ils échangent des poèmes. Cette coutume répandue à la Cour, est à la mode dans le Palais Impérial et dans la haute société japonaise où tout au long des jours et des nuits, les servantes et les pages courent des uns aux autres portant les messages.
Après la visite de son page à la poétesse, le prince Atsumichi écrit maintes et maintes fois, et elle lui répond de temps à autre. Elle a trouvé le premier message assez plaisant mais ne désire pas y donner suite. Puis un soir, il annonce sa visite… afin de lui exprimer son émotion ;  depuis longtemps déjà il est très épris. Mais un Prince Gouverneur général ne peut se déplacer à la légère, il doit être discret, voyager dans un char ordinaire et se faire escorter par un ou deux officiers des Gardes du Corps de la Cour Impériale. 

Peu à peu, au fil de quelques mois de rencontres furtives et espacées,  de  poèmes échangés, Izumi-shikibu est gagnée par la mélancolie amoureuse ; de part et d’autre, les sentiments s’emparent des cœurs et la passion entraîne le prince Atsumichi vers sa bien-aimée, bien au-delà des usages et d’une prudente retenue. 
La réputation d’Izumi est définitivement perdue lorsque la liaison devient publique. Le prince Atsumichi, bien que marié, la prend  à son « service » et l’installe à la Cour Impériale. Il se rend dans ses appartements plusieurs fois par jour. Aux yeux du monde, elle devient sa maîtresse. Il l’emmène partout et même le célèbre homme de lettres Fujiwara no Kintô les reçoit dans sa résidence.
Cette grande histoire d’amour magnifie la poésie d’Izumi avec la mort soudaine du prince, le deux de la dixième lune en 1007. Il vient d’avoir 27 ans. Elle lui dédie cent vingt-deux élégies, sommets de la poésie classique japonaise. Leur liaison a duré quatre ou cinq ans. Un fils est né d’Asumichi, le prince Iwakura, qui deviendra moine sous le nom d’Eikatu.
Comme le veut la règle, Izumi passe un an de deuil strict puis au printemps, sur l’intervention du ministre Michinaga, elle revient à la Cour comme dame d’honneur de l’impératrice Jôtômon.in, Shôshi, fille de Michinaga. Même si elle est jugée très volage, elle fait partie du cénacle des femmes de lettres les plus brillantes de son temps, qui  vivent à la Cour  ; elles sont à la fois ses compagnes auprès de l’impératrice et ses rivales aussi.
 La grande poétesse Murasaki-shikibu, l’auteur du Genji-monogatori,  la décrit ainsi :

 « Celle que l’on nomme Izumi-shikibu est douée d’un réel talent épistolaire. Il est certes vrai qu’Izumi a des côtés détestables, mais quand elle se laisse aller à écrire une lettre au fil du pinceau, ceux qui sont experts en la matière y découvrent, semble-t-il, du brillant dans l’expression la plus banale. Ses poèmes sont fort agréables. Elle n’a, paraît-il, ni les connaissances ni le métier qui font le poète authentique, mais dans ses improvisations, elle sait toujours introduire quelque trait plaisant qui retienne l’attention. »
C’est peut-être encore Michinaga  qui la présente à un officier, homme de guerre estimé, son aîné de vingt ans : Fujiwara no Yasumasa qui sera probablement son dernier époux. Il semble qu’Izumi a vécu près de lui une quinzaine d’années ou plus, mais il est difficile de savoir quand s’est arrêtée cette union.
Le dernier poème d’Izumi daté figurant au Recueil  adressé à Yasumasa est porte la date de 1027. Elle participe de temps en temps à des concours de poésie : le dernier  concours où l’on retrouve sa trace est de 1033.
Vers la fin de sa vie, la légende raconte qu’elle prend  un habit de moniale et  se retire dans un monastère.
Aujourd’hui, deux monastères se « partagent » la retraite de ses derniers jours et sa sépulture.
Le monastère de Seishin.in, à Kyôto,  conserve une statue d’elle en habit de religieuse et aussi sa tombe ; tandis que l’histoire du monastère Seiganji, situé dans les montagnes, dit qu’elle serait sortie du monde pour y achever sa vie. Mais ce sont des hypothèses.
La date de sa mort est elle aussi inconnue ; selon certaines thèses, elle se situerait en 1066 au plus tard, ce qui paraît improbable car elle aurait eu alors presque quatre-vingt-dix ans…
Cependant,  la beauté de sa poésie, raffinée et d’une profonde et rayonnante intensité expressive, comme l’art japonais,  est parvenue jusqu’à nous par-delà les siècles.
Voici quelques poèmes sur le thème de l’Automne
Robe aux manches teintes
Aux couleurs du cerisier
Ce jour j’ai quittées…
Et c’est le coucou des monts
Que désormais j’attendrai…

Par les longues pluies
Je me morfonds et mes manches
Mêmes sont trempées
Plus qu’à la cinquième lune
Robes des filles des champs

Nul ne m’a jamais promis
De me retrouver ce soir…
Mais je n’ai le cœur
En cette nuit de l’automne
A dormir sans voir la lune

Soufflant à l’automne…
De ce vent … quelle peut donc
Etre la couleur
Pour ainsi vous pénétrer
D’une pareille langueur ?

 ¯¯ le Yamato Ensemble interprète une Pastorale ou Futatsu no Den-en-shi  du compositeur Nagasawa Katsutoshi sur des instruments traditionnels japonais : le koto, le shakuhachi et le shamisen.
et  Acer en fleurs ou KAEDE NO HANA  du compositeur Matsuzaka Shun’ei sur des instruments traditionnels japonais : le koto, le shakuhachi et le shamisen. l’acer ou érable du Japon est l’un des plus beaux arbres en automne…




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