mercredi 12 février 2014

Jean Métellus s'en est allé rejoindre "Les dieux" pélerins

Haïti
Chanter son charme magique

Allumer la veilleuse
Confondre le péril

Et qu’un souffle familier, vivant, diffus
Apaise l’inquiétude
Etrangle les menaces

Oh ! puissance de la foi
Que ta présence m’habite
Dans cette nuit vigile
Sous les trilles des oiseaux
La mousse des souvenirs
L’écume du délire
Et le silence de l’amour

Point de blessure
Dans ce printemps renouvelé 
*

 Jean Metellus s’en est allé rejoindre « Les dieux pélerins » samedi 4 janvier 2014.  Poète et neurologue, né à Jacmel en 1937, il avait 76 ans. Fils d’un boulanger et d’une couturière, il sera contraint de fuir la dictature des Duvalier et de quitter sa chère île d’Haïti.
           “ J’ai quitté le pays par peur, je ne me suis pas exilé, je me suis expatrié...pour me protéger de la mort.”

Jacmel s’engouffre dans mes souvenirs
Résonne dans mon sommeil
Ah ! Le silence têtu du courage
Après le massacre des saisons dans les villes de mon pays
Jacmel
Tu as brassé en moi et l’effort et l’amour
Deux folies que ma plume relie
Jacmel
Mère des heures de splendeur
Je renais à la source de tes mots
*

           A Paris, où il arrive en 1959, il fait des études de médecine et devient neurologue, spécialiste des troubles du langage. En même temps, il se tourne vers l’écriture, sa fécondité poétique et romanesque ne se tarira jamais.
            Son œuvre est prolifique et tandis qu’il poursuit son travail de neuro-linguiste, il publie de nombreux recueils de poésie, des romans, des pièces de théâtre, des essais philosophiques et historiques qui lui valent des prix prix littéraires : le prix André Barré de l’Académie Française  (1982), le prix Léopold Sédar Senghor de Poésie (2006) y celui de Poésie Francophone Benjamin Fondane (2010).

                       Mon chant de guide et de pèlerin
                       Mon chant de solitaire
                       Vibrant dans les feuillages
                       Acide et vif
                       Porté par la ferveur de grandes palmes
                       Mon chant respire parmi de vastes fresques
                       Dans la colère d’une mère et l’allégresse d’un prêtre
                       Dans la tendresse d’un berger et la furie d’un révolté
                       Chant profane ou sacré
                       Essence de la transe
                       Charriant déréliction ou sérénité…
*

           Dès son premier grand poème, Au pipirite chantant (publié en 1973 dans la revue Les Lettres Nouvelles de Maurice Nadeau), surgissent les thèmes qui se retrouveront, en maintes éclatantes ou sombres variations, dans toute son oeuvre : l’éblouissante et sensuelle nature de son île natale, la vie et les souffrances du peuple haïtien, les “voix nègres”, rebelles et fraternelles, des esclaves révoltés et enfin libérés. Toussaint Louverture – “que tous les nègres du monde devraient honorer” – fut, nous rappelle Jean Métellus, un homme-nation, un insurgé qui “ a poussé ce cri qui a permis aux nègres du monde entier d’être fiers”.

La parole danse
I
La parole danse sur les œuvres du sommeil
Elle étreint les tresses et la chance et s’élance
Frôlant la douleur, les vœux, les projets
Et mon espoir tremble dans l’haleine de la nuit
II
Un jour neuf va luire
Le poids des mots ne s’est pas allégé
J’ai tressé en dentelle
Sur les ailes du temps
L’espoir d’une amnistie
Mais …
La paix n’intéresse pas les morts
III
O le commerce des puissances dans la nature
O l’éclair des yeux, le poids du corps
L’impérieuse joie, l’éternelle crainte
A quoi sert-il de parler, de gesticuler,
Chacun invinciblement s’embourbe dans sa voix
IV
J’efface sur ma lancée des traces innocentes
Vois, la parole authentique se transforme en épines
Elles blesseront la croyance en la terre, en la moisson
Mais le verbe du poète doit être respecté
V
Je prendrai la voix des tourterelles
Je flétrirai les Etats, les lois,
Je dirai à la lune ma joie, le soir,
De dormir sous sa protection
Grâce à la plume de l’oie sauvage,
Je demanderai à Dieu pourquoi tant m’exposer
Pourquoi affliger la réalité de tant de démence
Pourquoi la croix est l’avenir de l’homme ?**

* Braises de la Mémoire, Ed. de Janus, 2009.
** Les dieux pèlerins, La parole danse  I, II, III, IV, V © Ed. de Janus, 2004.

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